En tant que personne née dans les Caraïbes, mais vivant au Canada, j’adore les occasions de lire et d'écouter les perspectives des Caraïbes sur les événements mondiaux. Pour cette raison, chaque fois que je voyage dans la région, j'essaie de lire les journaux locaux et de m'efforcer de participer aux programmes de radio et de télévision locaux. 

Il y a quelques années, en 2017 pour être précise, j'étais à Tobago pour la conférence annuelle de l'Association des historiens de la Caraïbe. À ma plus grande déception, il n'y avait pas de chaînes de télévision locales disponibles à l'hôtel qui a accueilli la conférence. La plupart des stations, sinon toutes, venaient des États-Unis. Ce fut un moment de frustration absolue lorsque j'ai réalisé que je serai sur le sol caribéen durant toute la semaine, mais que je n’aurai pas la possibilité d'accéder à un contenu télévisé reflétant les perspectives des Caraïbes. 

Cette préoccupation concernant un meilleur accès aux informations des Caraïbes sur leur propre sol n’est pas nouvelle. Cela m'a été rappelé récemment lorsque j'ai vu le documentaire And the Dish Ran Away with the Spoon, produit en 1992. Réalisé par les prolifiques cinéastes Christopher Laird et feu Anthony Hall (tous deux originaires de Trinité-et-Tobago), le film était une tentative de sensibiliser à l'impact de la télévision étrangère sur la région. Il y est suggéré qu'une surexposition aux films produits en dehors de la région contribuerait à une vision du monde déformée chez les peuples des Caraïbes.

La mission ... était de fournir aux « peuples des Caraïbes les moyens de raconter leurs histoires sans influence du monde extérieur ».

Gardez à l'esprit que lorsque ce film a été produit en 1992, la plupart des habitant·es des Caraïbes n'avaient accès qu'à une ou deux chaînes de télévision. À quelques exceptions près (comme Cuba), il y a avait des chaînes de télévisions locales mais qui diffusaient en grande majorité des contenus étrangers. Aujourd'hui, bien sûr, la situation est très différente. Les entreprises de télécommunications proposent désormais des bouquets avec plus de deux cents chaînes, dont la grande majorité appartiennent à des compagnies étrangères. Sur le site web d'une entreprise de télécommunications populaire dans les Caraïbes anglophones, il est écrit que les client·es peuvent accéder à des « contenus premium » tels que les chaînes américaines HBO et Fox. Dans les Caraïbes françaises, le problème est similaire. Bien que des efforts soient faits pour produire du contenu local dans des endroits comme la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane française, la majorité du contenu vient de France et d'ailleurs.

La situation est encore plus compliquée par tous les contenus disponibles sur internet…

Banyan : une contre-archive

Bien sûr, de nombreux·ses artistes, architectes culturels et intellectuel·les des Caraïbes participent depuis longtemps à une bataille de David contre Goliath sur l'imagination des Caraïbes et remettent en question les récits hégémoniques qui sont omniprésents dans toute la région. En fait, c'est précisément grâce à ces efforts que j'ai pu regarder And the Dish Ran Away with the Spoon. Ce documentaire fait partie d'une collection numérique appelée Banyan Archive qui est maintenant disponible sur une plate-forme de streaming par Alexander Street - une société ProQuest.

À mon avis, l'Archive Banyan devrait vraiment être considérée comme une contre-archive. Il s'agit d'une réponse des Caraïbes pour collecter, organiser et mettre à disposition des produits culturels qui reflètent les perspectives des Caraïbes et mettent en valeur leur voix. Selon la description du site web, la collection Banyan contient plus de « 1 100 heures de musique, de danse, d'interviews et de programmes culturels » qui ont été produites par Banyan Productions à Trinité-et-Tobago. Fondée en 1974, elle a été le premier producteur de télévision local à proposer des programmes ‘for, about, and by the Caribbean people’. La mission de Banyan était de fournir aux « peuples des Caraïbes les moyens de raconter leurs histoires sans influence du monde extérieur ».

Vidéo en anglais : History & Dreams (and everything in between)

TEDxPortOfSpain (2013)

Heureusement, la construction des contres-archives a toujours été considérée comme un élément essentiel de l'arsenal utilisé pour lutter contre le colonialisme et l'impérialisme. Pour cette raison, il existe une très longue histoire de peuples caribéens qui ont non seulement contesté l'imposition de récits hégémoniques eurocentrés, mais qui se sont également efforcés de les contrer. Artistes, intellectuel·les et femmes et hommes politiques ont toutes et tous laissé des traces qui influent sur les différentes manières dont les Caribéen·nes appréhendent leurs réalités. Ce faisant, elles et ils créaient des contres-archives par, pour et sur les peuples des Caraïbes – pour citer la déclaration de mission de Banyan.

En tant qu’historienne des Caraïbes et étant originaire des Caraïbes, il n'est pas surprenant de dire que j'ai passé la majeure partie de ma vie professionnelle à m'appuyer sur des documents conservés dans diverses archives et bibliothèques aux États-Unis, au Royaume-Uni et en France. Pour des raisons évidentes pour la plupart des historien·nes, la majorité des sources primaires accessibles ont été produites par des agent·es au service du colonialisme et de l'impérialisme. En revanche, les voix des colonisé·es étaient rarement présentes et même lorsque c'était le cas, elles étaient fortement modérées, comme Michel-Rolph Trouillot le mentionne dans Silencing the Past, à travers les systèmes de pouvoir ancrés dans la production historique.

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Audra A. Diptée.

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